Butor et l'image dans La Modification
Dans son roman la modification comme dans la majorité de ses ouvrages, Michel Butor montre un grand intérêt pour les œuvres artistiques dans la mesure où son texte regorge de références artistiques, à titre d’illustration, nous pouvons cités quelques fresques exploitées métaphoriquement par Butor, précisément celles qui se rapportent à la descente aux enfers effectuée par Enée (extrait de Virgile) à la recherche de son père et le voyage de Léon Delémont (personnage principal de la modification) vers Rome pour retrouver sa maîtresse.
En effet, le mythe d’Enée est sous tendu en plus de son histoire par trois toiles : celle de
Comme le veut l’histoire mythique le périple symbolique de Delmont le guidera vers la rencontre avec
La toile de Sharon subit à son tour une double exploitation textuelle. La première est fidèle et s’étale sur une description méticuleuse du portrait physique de Sharon « … une barque sans voile avec un vieillard debout armé d’une rame qu’il tient levée sur son épaule, comme près à frapper. » (p. 220). La deuxième trahit l’image, car si on jette un coup d’œil sur la toile on s’aperçoit qu’il n’existe aucun signe de vieillesse sur l’apparence de l’homme qui est sur la barque, mais qu’il s’agit plutôt d’un homme bien membré. Comme ressort, cette double exploitation de l’image pourrait s’expliquer en vertu de la place qu’occupe Sharon comme étape décisive vers les portes de l’enfer, vers la modification du voyageur. Cette fresque n’a t’elle pas une valeur indicielle hors de ce réalisme mythologique dont parle Michel Leiris?
Quant au jugement dernier de Michel Ange qui est une métonymie de la chapelle Sixtine et par là, une toile intrinsèquement religieuse (puisqu’elle représente le Christ), elle est soumise à son tour à une double exploration. La première expose une relation motivée entre le texte est l’image ainsi, le texte représente le Christ comme dans la fresque « sur une chaise curule est assis quelqu’un nettement plus grand qu’un homme. ». (p. 225). Tandis que la deuxième s’éloigne de l’image « …deux visages, celui tourné vers le malheureux se plissant dans un rire….mais l’autre tourné vers la porte… » (Ibid.), cette deuxième exploration pourrait s’expliquait comme une sorte de hantise exacerbée par la nature du personnage qui figure dans l’image et non comme une dérivation qui relève du comique, laquelle image dérive vers un choix manichéen : suivre le rire qui mène vers le non retour (le mal) ou choisir le chemin vers la porte. Comme si Butor disait : « Á toi de choisir lecteur ? ». Pour conclure sur cette toile, nous dirions comme Bachelard que cette hantise fait l’unité souterraine de l’œuvre d’un artiste. Mais avant d’en finir, il serait primordial de se demander : comment Butor exploite ces éléments ?
Comme l’affirme bon nombre de chercheurs (Leiris, André Helbo, Béatrice Berset…), la reprise de ces œuvres artistiques se fait sur la base du rêve, l’auteur même confirme cette idée car dans son Improvisation sur Michel Butor (1993 :279), il affirme: « Il y’a du rêve dans tous mes roman, et j’ai continué d’exploré cette ‘‘matière’’. ». Au niveau de la narration, l’écrivain utilise contrairement au « vous » qui domine le texte, la troisième personne du singulier pour évoquer cette réalité onirique. Esthétiquement parlant ces références artistiques que l’auteur appelle des « couleurs stylistiques », ils sont une polyphonie au sens Bakhtinien. Cette stylisation, habituellement pathétique (puisqu’elle décrit Delmont dans une situation qui suscite la compassion du lecteur) ne se fait qu’avec un narrateur omniscient qui se trouve ainsi, description, dialogue et monologue s’entremêlent. En dehors des valeurs ornementals que peuvent ajouter ces références artistiques, on pourrait les considérés comme l’échappatoire qui a permis à Delmont de se redécouvrir. Subséquemment, elles seraient didactiques.